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Pourquoi le journalisme de données c’est mieux que le journalisme tout court

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J’ai déjà mentionné dans deux précédents posts (ici et ici) quelques avantages du journalisme de données, ou database journalism :

– Dans un contexte de défiance envers les médias traditionnels, les bases de données apportent une caution d’objectivité

– Auprès d’un grand public dont la culture mathématique reste limitée, l’infographie permet une meilleure appropriation des informations chiffrées

– Elle apporte à l’information une dimension ludique et interactive

– Elle permet aux internautes de personnaliser leur consultation de données, y compris via la géolocalisation

Mais, me répondrez-vous, si les bases de données présentent tant d’avantages, pourquoi les médias traditionnels n’en publient-ils pas plus ?

D’abord parce qu’ils n’en ont pas la place. L’espace est limité dans un journal, les TV n’ont que 24 heures de programmes par jour. Impossible dans ces conditions de donner accès sur chaque sujet à toutes les données, pour tous les échelons du territoire et sur toutes les périodes.

Sur Internet cette contrainte disparaît. Le coût de stockage des données diminue d’année en année, il sera bientôt nul, ou presque.

Autre obstacle au journalisme de données dans les médias traditionnels : leur aspect figé. Pas possible de zoomer sur un détail d’une carte ou de choisir les données à comparer entre elles dans un journal, ni de chercher les données pour ma ville via un moteur de recherche.

On comprend donc mieux pourquoi le database journalism n’a pas vraiment d’intérêt hors du Web.

D’autant plus que les bases de données en ligne présentent au moins trois autres avantages :

1/ Il s’agit d’un contenu evergreen, qui ne se périme pas. Les données et leur visualisation peuvent être réactualisées en permanence, voire même être rafraîchies en temps réel si les bases de données sont reliées à des capteurs.

2/ Le database journalism s’ajute parfaitement aux nouveaux modes de consommation de l’information en ligne. Les internautes ne reçoivent pas passivement les flux d’information comme ils lisaient le journal ou regardaient la télé, ils ont un comportement actif, commentent, complètent, créent ou diffusent ou agrègent des contenus. Les visualisations interactives de bases de données permettent justement une pratique active de l’information : il est possible de rechercher dans une base, de zoomer sur une carte, de personnaliser une infographie, de paramétrer les données à comparer, d’apporter ses propres données….

3/ Le journalisme de données permet d’atteindre le micro-local. Toutes les données hyperlocales, trop insignifiantes pour mériter un article dans la PQR, peuvent trouver leur place dans des bases de données destinées à de petites communautés. Ces dernières seront toujours intéressées par les chiffres de la délinquance dans leur quartier, les résultats scolaires des différentes écoles de la ville, ou la liste des restaurateurs qui s’approvisionnent chez les producteurs locaux.

J’espère vous avoir convaincu de l’intérêt du journalisme de données. Désormais, il ne reste plus qu’à… se mettre au travail : rassembler journalistes, statisticiens, designers et informaticiens pour  traiter, indexer et transformer des données brutes en infographies pleines de sens, pour penser leur diffusion sur Internet, pour organiser leur récupération, et les doter d’un modèle économique viable.

Illustration : www.photo-libre.fr

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Le database journalism pour nous sauver du « frogboiling »

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Ou pourquoi le database journalism s’oppose au journalisme traditionnel

GRENOUILLE 5

Pour ce quatrième post, il me semble plus que temps d’esquisser une définition de mon sujet d’étude : en une phrase, le database journalism, ou journalisme de données, consiste à exploiter des bases de données pour en extraire de l’information compréhensible par tous.

Actuellement, les médias traditionnels traitent l’actualité par le récit (stories), ils racontent des histoires. A l’opposé, le database journalism initie un traitement de l’actualité par les données (data). Autrement dit : un dessin vaut mieux qu’un long discours.

Pour ceux qui ne verraient pas d’emblée l’attrait des données par rapport aux récits, je vous renvoie au vibrant plaidoyer de Nicolas Vanbremeersch (aka Versac) sur slate.fr (Pour un journalisme de données). Il y revient sur l’impressionnante ascension de Contador à Verbier, lors du dernier Tour de France, et regrette qu’aucun journal n’ait donné de réponses chiffrées à des questions comme : où se situe Contador par rapport à la vitesse de montée moyenne des coureurs ? que représente sa montée en terme de puissance ? à quoi la comparer ?…

L’homme fait une montée record, et, le lendemain, dans la presse, rien d’autre que du commentaire. On ne donne même pas son temps d’ascension, ou uniquement sur de très rares — et étrangers — sites web. Seule prime l’information de base (il a gagné), et vient ensuite immédiatement le temps du commentaire.

[…] Nulle part, sur le web ou dans le papier, le quidam ne peut retrouver un tableau simple, disposant les données objectives de la montée de Verbier. Nulle part, sur un des plus grands événements internationaux, générant un volume de commentaires et hypothèses absolument énorme […], on ne peut jouer avec des données simples: durée de la montée, poids du coureur, puissance développée, VO2Max…

Le débat, sur ces bases, est faussé. »

Ainsi, des données bien mises en valeur et intelligemment agrégées peuvent être un meilleur moyen de traiter une actualité qu’un article rédigé. Un vrai « renversement de perspective » pour reprendre les termes de Nicolas Kayser-Bril (blogueur sur Window on the media). L’unité de base de l’activité journalistique, traditionnellement, c’est l’article (story); avec le journalisme de donnée, ça devient la base de données. Le commentaire et la narration sont secondaires, les données chiffrées priment. Là où les journalistes traditionnels pensaient en terme de récit, de signature, de titraille, de chapeau et d’accroche, il s’agit de rendre visible les mêmes phénomènes mais à travers le langage des nombres, des bases de données, de l’infographie, de la cartographie et autres visualisations.

« Newspapers need to stop the story-centric worldview », enjoignait déjà en 2006 le journaliste américain Adrian Holovaty, précurseur sur ce thème, dans un article-plaidoyer pour le journalisme de données A fundamental way newspaper need to change.

Journalisme traditionnel et journalisme de données reposent sur deux modèles opposés. Le blogueur Adina Levin le démontre bien dans son post Database journalism – a different definition of “news” and “reader”. Au fondement du journalisme traditionnel on trouve le vieil adage selon lequel les trains qui arrivent à l’heure n’intéressent personne (le modèle man bites dog, en anglais). Seuls les faits inattendus, les événements soudains, méritent d’apparaître dans les journaux. Il est rare qu’on y rende compte des petites évolutions, des dynamiques de long terme.

Cette suprématie de l’actualité chaude rend nos sociétés vulnérables au frogboiling avertit Adina Levin. Le concept est tiré d’une légende urbaine selon laquelle la grenouille dont l’eau du bocal se réchauffe graduellement s’habitue au changement de température. Elle ne saute pas hors du bocal, même quand l’eau se met à bouillir. D’où, mort de la grenouille. De la même façon, l’encombrement de telle ou telle route départementale ne sera pas perçu comme un problème, jusqu’à ce qu’un grave accident ne fasse les gros titres.

En opposition au journalisme traditionnel, le database journalism met justement en valeur les tendances de fond et leur donne un sens. Par une visualisation appropriée, des données compilées depuis des années peuvent raconter des histoires.

Sans vouloir dramatiser en accentuant le côté « nos vies sont en danger sans journalisme de données », je crois qu’il existe de réelles attentes pour un traitement de l’actualité par les chiffres. L’absence d’une telle démarche à destination du grand public suscite un manque d’autant plus grand que le nombre de données structurées disponible augmente constamment. Dans son article Demain, l’intelligence des données, Hubert Guillaud (InternetActu) démontre que la masse de données brutes accessible via Internet va être décuplée dans les prochaines années, grâce au développement des capteurs, puces RFID ou autres interfaces connectées.

Sans attendre jusque là, les administrations françaises mettent à disposition de nombreuses bases de données. Pour autant, quel journal nous a présenté une infographie intelligente pour faire sentir l’ordre de grandeur de la dette publique, ou le niveau d’étude moyen des dirigeants des établissements publics français ?

Assez d’articles, on veut des contenus !

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